Guitou le Rock'roller
Après une première visite qui m'avait permis des voies hors normes et février 2009 qui m'avait contrainte à reprendre les gammes de l'apprentissage, je me doutais que durant ces congés de pâques, je me trouverai une grimpe adaptée à mes possibilités du moment. Ainsi, aimant me resservir des bons plats, je suis retourné croiser le chemin de la salamandre pour la troisième fois consécutive.
En 27 jours cumulés sur trois périodes, j'ai la sensation de n'avoir pas fait suffisamment pour me rassasier de l'ampleur de ce lieu... J'ai cependant l'impression indéfinissable de tangenter l'histoire qui s'y construit en accéléré. La créativité des ouvreurs prend de l'audace et les voies se dénichent régulièrement, toutes aussi incroyables que les précédentes. Ces bâtisseurs de rêves verticaux habillent ce bout du monde d'un costume de grande classe. J'ai le sentiment très intime et pourtant peu descriptible de vivre une histoire qui se façonne sur chacune des moindres faiblesses de ces falaises. La nature nous offre là de décrypter sa diversité et sa générosité minérale. Il nous faut apprendre à l'observer, à l'apprécier, à la préserver, et à la partager.
Me revoilà donc enfin au pied de Baygon. Les souvenirs de toussaint me reviennent au ventre et je finis par me fondre dans les voyages de cette face. Je m'offre d'entrée l'insoupçonnable profanation de Guitou en un essai et pas de méü dans le canyon cash ( après deux runs, fatiguée d'une visite précédente ). Cela m'émeut de retrouver le souffle de la grimpe, autant que d'avoir été désespérée par mon handicap.
Suivront au cours de cette visite deux nouveaux secteurs, la Baume du perché et l'Envers. En enchaînant les Kaïras de la place, L'horreur est humaine et Guitou sous les bombes, je ressens la motivation de mes ainés à se gaver de ces lignes, trace d'une l'histoire verticale à chaque fois réinventée qui scelle des émotions nous reliant les uns aux autres, au delà du temps.
Je terminerai la semaine à nouveau sur Baygon en sacralisant mon envie de grimpe par le Duel de Guitou, une FA en un essai, majeurissime de variété et malgré tout très homogène en difficulté. Un premier mur un peu dévers qui s'amorce par le départ de la Biographie. Cette section remonte une distribution de bouts de colo et de trous d'une harmonie très peu soupçonnable vue du sol. Cette cohérence très esthétique bute sous un petit surplomb qu'un croisé de folie sur des règles lointaines libère pour un accès en dalle... en dalle très... dalleuse. Un peu surdosé, le croisé relève pour moi d'un mouv de bloc. La dernière section, avant de rejoindre la ligne de Pas de méü dans le canyon, s'accompagne de quelques incantations et ruptures de respiration pour contrôler les adhérences des pointes de chaussons et des bouts de doigts. Je pense n'avoir jamais autant lévité sur des non-prises en dalle, des sortes de lézardes dessinées de peu de relief.
De toutes les deuxièmes parties de voie que j'ai réalisé sur ce mur, c'est probablement celle qui m'apparait la plus exigeante. S?y engager est un effort de l'imaginaire. S?y déplacer relève de l'humilité. Cette voie est un must de variété et n'est pas faite que de technique. Elle offre sur 48m un voyage border-line, à la frontière permanente de l'improbable.
Trois p'tits tours par Romeyer
Après le dessert précédent, en deuxième semaine, j'ai découvert une autre consistance de la grimpe, à Romeyer dans le Diois. Trois secteurs se distinguent par leur terrain d'évolution.
J'ai commencé par l'Observatoire. Je m'y offre en un essai El plafon et je rate la L2 OS du Traquenard pour un transfert d'une verticale main droite à croiser sur une verticale main gauche très lointaine, en sortie du bombé médian. Le mur dalleux bien tordu faisant suite, issu de la longue lèvre surplombante, ne permet pas d'abandonner son attention à d'autres frivolités. Je ne regrette pas l'exercice de concentration. Le crux de départ résolu ne suffit pas à lui tout seul pour faire la cote. Le " dit " traquenard tient évidemment à une cotation concentrée dans la petite quinzaine de mètres du mur dalleux de sortie... pas du tout clément.
Jour de pluie, jour de froid... jour les pieds dans l'eau pour rejoindre la plage de galet du secteur Matuvu. C'est un monde très dévers, portant des voies très obliques en deux relais. La perspective de longs voyages sur ces voies à rallonges m'inspire, mais je suis encore assez défensive dans le fort dévers, à cause de mon bras. Au bilan, malgré un départ bien péchon et un final finement dalleux et pas simple à lire, je m'en sors OS sur les deux longueurs du Club des tamalous, ainsi que dans la Tour de babel.
Je concluerais la journée au secteur Big Delf, dans Les naïades en folies. J'ai eu une pensée émue pour certains copains dont les croutasses bien douloureuses sont la base de leur savoir-faire et récits... Ben ça, je suis incapable de le sortir à vue.
Je terminerais la découverte de Romeyer par le secteur des Fous. La falaise, plus verticale, devrait mieux me correspondre en ce moment, d'autan que par compensation, je me sens très en canne dans le dalleux, mais c'était sans compter sur des longues sections de non-prise, à compresser, à bourriner ou à dynamiser violemment en plats. Au travers de cet ensemble purement physique et bien rési, je réalise OS un bijou local, la Toison d'or, et parviens à caler avec la manière, la Définition de la femme, avec essai pour 2mouv bien morph pour moi, et teigneux sur leur réception.
Si je suis très opportuniste dans la réussite OS de Mélange d'épice, je suis abusivement combative et malmenée dans la conquête OS du Huit de pâques. Je ne solutionne pas le final de On est tous gris, et je jette l'éponge par trop de charge et manque de disponibilité dans Polyphème. Un secteur donc, où je me suis faite diversement malmenée.
Comme un soulagement, la rencontre du maître des lieux et de bien d'autres horizons, Philippe, m'apprends que ce versant de vallée n'est pas vraiment un spot propice au à vue dans les voies de grosse cote. J'écoute ce grimpeur comme un symbole, pour avoir parcouru quelques-uns de ses beaux tracés en des lieux plus lointains. Je me remémore alors toutes mes rencontres avec quelques-uns des grimpeurs les plus emblématiques. Leurs expériences les ont construits, au-delà de leur volonté, comme des racines de l'escalade. Je me dis qu'ils sont encore au pied des falaises malgré les blessures qu'ils ont certainement enduré. Il me permet ainsi de relativiser, et mes réussites, et mes douleurs.
Je prends alors conscience que ces quinze jours m'ont amenée à respirer différemment : Je grimpe à nouveau.
Même si mon bras me rappelle à son souvenir, ces journées m'ont discrètement fait glisser vers ma pratique, et j'ai même parfois retrouvé ma manière. Le plus simple reste à faire : prendre le temps de revenir, savourer chaque retour de sensation et me rappeler de mon handicap s'il me vient des moments de blues.
Je remercie tous ceux qui m'ont accompagné de leur sollicitude, par leur professionnalisme, leur passion ou leur simplicité de moyen et d'estime, des Bruno, Sylvie, Eric, François, Anouk, Nico, Mel, Daniel, Yves, Didier, Pierrot, Mathieu, Sylvain... et certains clubs : Minéral Spirit et le VUC de Valence, Auxerre, Champforgeuil, Question-d'équilibre de Beaune et le CAF Chalon pour m'avoir permis de diversifier les bases de mon réapprentissage.












