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21 ans moins le quart
ajouté le 21/08/2011

Lieu : Gorge du Verdon – grotte de Galetas.
Voie : Les 3P ( Pan, Piano, Perfo, trois des hobbies d'un visionnaire nommé Bruno).
Cotation : 9a.
Nombre de Runs : 1 en 2009, 1 en 2010, 9 en 2011 (dont 6 finalisés).
Imaginée et équipée par : Bruno Clément.
Réalisation : Adam Ondra en 2010 et Sébastien Bouin en 2011.
Nature de voie : grosse conti physique de 50m dans un plafond aberrant.
Tracé : composition en trois tiers :

  • tiers inférieur reprenant la moitié de Pue le fion avec 2 à 3 petits crux un peu morph
  • tiers médian propre aux 3P en 7 sections, avec 3crux très techniques et une section très rési
  • tiers supérieur avec les 3 crux sérieux de pull-over (pue l'ovaire)

Hasard des rencontres ou l'historique d'un projet

Je tiens à ce préambule car c'est un peu de l'histoire qui m'a construite. Ce sont bien évidemment des gens généreux et gentils, tous grimpeurs d'exception, et des lieux singuliers qui m'apprennent à devenir une morte de faim pour la grimpe.

Alors que les ouvertures dans la grotte de Galetas balbutiaient en 2008, Bruno, visionnaire des plus inspirés, poussa l'audace en imaginant, puis équipant, une liaison entre deux voies déjà de bonne facture, Pue le fion en 8b+ et Pull-over en 8c+. Les 3P venait de se faufiler entre des trous dans la zone la plus improbable de ce dévers ventru et aberrant.

Une première suggestion m'est faite par Didier d'aller visiter un site en émergence dans le Verdon, Hulk et notamment sa colo qui n'a vu que peu de répétition mais s'annonce comme la colo des colos. Puis au pied de ce spot, le hasard des sites que je fréquente me permet cette fois-ci de rencontrer, Christophe et Bruno. Leurs motivations m'amène d'autres suggestions, d'autres prospections. Grâce à ces grimpeurs-là, cela fait 3 saisons que je pose mes chaussons sur cette rive gauche du Verdon. Tout comme d'autres ont su retenir mon attention de passionnée du coté de l' Hérault, également sur une rive gauche, celle du vallon du Verdus. La grotte de Galetas est de ces spots hors du commun.

En 2009, au lendemain de ma réussite de Pull-over, j'avais eu envie d'aller toucher la variante de Bruno. La veille, je venais de casser une prise majeure dans le crux de la voie et ma résolution m'avait poussé à mes limites du moment. Réalisant la première ascension, je proposais 8c+, ne sachant pas par quelles nuances additionnelles on pouvait représenter un 9a. Cependant, les trous encore très acérés de la variante me laissaient songeuse et j'imaginais bien là une voie dans le neuvième degré, dont je connaissais le départ et l'arrivée.

Au cours de différentes compétitions, je réussis à motiver successivement quelques copains, Fabien, Kévin, Cédric puis Adam, à venir évaluer ce plafond, espérant que l'un d'entre eux confirme au moins ma perception de la difficulté. Cédric aura un sérieux contact dans les 3P et trouvera la voie suffisamment longue pour lui trouver un caractère terriblement conti, voire rési. L'accompagnant dans l'approche de cette voie des 3P, je réalise donc en 2010 un deuxième essai, sans lendemain.

E.T en personne cèdera à la tentation d'une invitation à faire le détour par le Verdon. Au meilleur de sa forme, Adam Ondra fixera un premier standard en tombant Pull-over et Les 3P dans la journée. Il hésita un bon moment sur un 8c+/9a pour Pull-over, mais finit par préciser respectivement 8c+ hard la première et 9a la deuxième.

L'envie de passer le cap

Ne sachant pas vraiment ce que pouvait être la nature de l'investissement nécessaire à la réalisation d'un 9a, je profitais d'un mois d'août 2011 qui me laissait 3 semaines de disponibilité entre les compétitions. Me revoici au pied de ce dévers ultra ventru.

Lundi 8, mardi 9, jeudi 11 : 4 runs de travail

Les résolutions se trouvent ou se retrouvent, s'affinent, se gèrent et s'enchaînent. De façon très réaliste, je me convaincs de n'être opérationnelle que sur un run à la journée. Le jeudi, j’enchaîne plusieurs sections sans en chercher plus.

Vendredi 12, journée merdique

L'air très chaud des jours précédents semble avoir été surchargé d'humidité au passage d'un front pluvieux/orageux qui n'a pas craqué. Le peu de vent n'aura pas permis d'assécher les prises profondes. La moiteur a détrempé certaines prises et a fait gonfler des dépôts lichéneux jusqu'à en faire une sorte de pâte. Stéphane, un grimpeur pyrénéen qui évoluait dans Pue le fion décrira le contact comme beurré. A la veille d'une journée de repos, pour capitaliser du volume d'effort, j'engage une deuxième séquence en fin de journée, parfaitement inutile du point de vue du travail. Je l'arrête à la première chute, peu après la partie de Pue le fion, et je choisis de prendre 2 jours de récupération.

Lundi 15, un choix décisif... foireux mais tout bénéf

Les accus bien rechargés par mes journées de repos, je lâche les watts aux bons endroits. J'avance jusque dans la sixième section spécifique de la voie, à 2 mouvements de la jonction avec Pull-over. Ce jour-là, peut-être aurais-je pu croiter si je n'avais pas choisi de changer une gestuelle en main, au détriment de la qualité de mes placements en pied. Ainsi, par manque de charge sur les pieds, je me suis foutue dans dans une apnée totale qui finira par me décrocher. J'enchaîne la suite, puis je reviens spécifiquement sur ma méthode de la toute fin. J'affine donc le troisième et dernier crux de Pull-over, juste avant le repos salvateur, celui-là même où Adam pète un moignon intérieur, dans une situation de repos. Une chiquette aurait-elle pété en main ou en pied ? J'ai là des marques que je ne ressens pas comme acquises. Je solutionne finalement sans ambiguïté. La suite ne doit pas dépasser 7a+/b sur 3 à 4m, suivi d'un petit passage dans le 6a/b due au tirage monstrueux jusqu'au relais de la L2 de Spider-cochon. Au bilan de la journée, avec ce seul run, j'ai la conviction de tout maîtriser et d'avoir des solution adaptées à ma taille et mes moyens. Pour la première fois, je me dit que c'est vraiment faisable. Ce jour-là, mon frère aura mitraillé quelques bons shoots photo bien réalistes. Fussent-ils statiques, j'apprécie les décomposés gestuels photographiques qu'il m'offre, lorsque sa disponibilité le permet.

Mardi 16, journée de l'apocalypse

Put... de journée de merde ! La grotte nous refait le même coup que le vendredi 12 mais en pire : Les prises sont moites et donc intenables. Stéphane en rajoutera une couche par une évocation suffisamment descriptive : Huilées. Les prises sont huilées, et pas celles constitutives des crux, mais des prises avec lesquelles normalement on avance sans trop chercher, tant les mouvs sont des évidences entre deux zones plus teigneuses. Ce jour-là, je mettrais encore 1 run inutile. Là, je rage et suis très frustrée.

Jeudi 18, journée de toutes les réussites

Après une journée à lézarder au bord du lac de Ste-Croix, j'ai une motivation supplémentaire pour mettre le paquet. Ce jour est mon anniversaire et à 12h20 les carottes seront cuites, j'aurai 21ans. C'est un double challenge que j'aimerais bien valider : la marche symbolique du 9a et le faire dans le temps qu'il me reste de mes 20ans. Levée plus tôt, je suis opérationnelle au pied de ma voie d'échauff vers 10h, au lieu de 12h les jours précédents, lorsque l'ombre domine ce versant du canyon. La journée est celle de toutes les réussites car à 21ans moins le quart, je repose les pieds au sol avec la croix dans le sac à magnésie... et Stéphane sort aussi son projet du moment, au départ commun, Pue le fion, ce qui fait également de lui un des férus de Galetas les plus avertis.

Le comment du comment

Ceux qui me connaissent et m'ont vu grimper sur ces quelques spots visionnaires m'ont taillé un costume de grimpeuse hyper-conti. Je n'en mesure pas vraiment le mérite car objectivement, je ne vois pas comment une féminine peut évoluer autrement sur cette nature de voie. J'ai donc approché cette voie par un travail spécifique de chacun des repos que j'ai pu imaginer. Des plus évidents, aux plus travaillés, je crois bien n'en avoir pas laissé passer un seul. Techniquement, je connais très bien la grimpe de quelques filles en compétition internationale dont la manière féline et modérément puissante saurait venir à bout de chacun des 8 crux de ces 50m d'exception. Deux d'entre elles sauraient peut-être même en venir à bout en moins des 6 essais d’enchaînement que j'ai pu finaliser. Après, il est plus simple d'en parler une fois que la croix est faite, et peut-être d'une façon trop émotive, et il reste qu'une très grosse conti est bien utile. Pour moi, au delà de ma conti, la difficulté d'une telle voie est de mobiliser et conjuguer toutes les nuances qui me sont nécessaires : lucidité, patience, mémorisation, résistance, volonté, technicité, pas forcément toutes à leur apogée, comme peut l'être la radicalité explosive d'un mouv typé bloc, mais toutes dans une même harmonisation. Bien que me pensant dans cette disposition, j'avoue humblement en être ressortie assez farcie nerveusement et suffisamment cramée physiquement. Il faut aussi rajouter à cet amalgame de nuances, une hygrométrie et une ventilation favorables, et enfin pas de vieux restes de blessures.

La voie en quelques détails pas très simple à trouver, pas plus qu'à décrire

Dans le premier tiers (première moitié de Pue le fion), on rencontre essentiellement 3 crux un peu morpho. A partir d'une chiquette exigeante, le premier crux consiste en une relance main droite en inverse dans un gros trou (de repos), dont on repart dans le mouv suivant par un croisé main gauche lointain. Au départ de cette action, le trou secondaire main droite oblige à une préhension assez technique, mais surtout il peut être épouvantablement dégueulasse par suintement. Le dernier crux est également un lointain croisé main gauche, cette fois-ci dans un bi pouvant devenir très douloureux dans la durée. L'ensemble peut-être considérer à 8a+/b compte tenu d'une fin de Pue le fion plus aérienne et inconfortable à placer, que techniquement difficile.

Dans le tiers médian, propre aux 3P, les solutions sont typiquement adaptées à la morphologie de chacun. Pour avoir vu Adam dans sa résolution, et connaitre Sébastien, je pense faire au moins 2 fois plus de mouvements. Non pas que cela durcisse la voie, mais les extensions qui leurs sont permises ne sont pas les mêmes que les miennes. Cela rajoute un peu plus de dépense nerveuse en concentration/attention/mémorisation. Pour le coup, la voie a le mérite d'être adaptable à des types de morphologies très différentes.

Pour les gestuelles les plus caricaturales que je ne peux solutionner autrement, j'engage au premier crux un jeté en épaule droite qui m'oblige à lâcher les pieds. J'amortis le balan en croix de fer à la Alan Hunt dans Mission Impossible 2. Le trou d'arrivée, bien que crochetant sur la première phalange, n'est pas des plus confort, car toujours plus ou moins humide et terreux. Un gainage pour remonter les pieds au dessus de la tête, me fait verrouiller une bonne griffe. Elle me permet de prendre de la charge sur la main droite, le temps de me laisser tomber pour claquer par un croisé, la main gauche dans le même trou sur un rebord bien meilleur. Sur les 2 à 3 sections suivantes s'en suivent plusieurs horloges en pieds pour reprendre de la charge sur la main de suspension afin de pouvoir recroiser ou décroiser. Ensuite dans la sixième section, je solutionne un crux à la manière de David Lama, en lâchant les pieds et m'immobilisant pendu par les mains, pour engager un 180° sur un bras un peu tractionné et me retrouver à nouveau sur une croix de fer moins physique, mais toute aussi technique, avec les mains tournées vers l'extérieur.

La troisième partie s'amorce par une jonction avec Pull-over loin d'être triviale techniquement. Elle oblige à remonter un gros trou fuyant, plutôt une énorme cupule, que j'aborde par une inversée en épaule gauche. Un mono main droite me permet de la reprendre frontalement en inverse main gauche. Il faut alors la relever puissamment sur de très mauvais pieds, pour claquer main droite une écaille sur laquelle je peux re-caker 2 à 3 fois. Dans la foulée, s'amorce le crux suivant en recroisant assez tendu main gauche sur la verticale d'une cupule, très latéralisée à gauche, pour laisser de la place à deux doigts main droite le temps de réarmer mon gainage et de relancer radicalement la main droite sur un pommeau assez rond. Les 2 séquences précédentes constituent la grosse zone-crux rédhibitoire de Pull-over.

Enfin, au terme du vraiment très dur, je combine des arquées vraiment douloureuses entre les deux monos qui sont pourtant suffisants à Adam et Seb. De plus, au dernier mono, issu d'un croisé main droite, parce que je suis trop courte, je reprends un bouzou main gauche à hauteur de bassin, un peu inversé, pour réarmer le jeté latéral un peu lointain dans le trou de la délivrance... A ce niveau, vu la position et le niveau de charge, si les pieds n'ont pas été spécifiquement pensés, l'ouverture de porte est encore possible. Je crois que Seb sur cette seule combinaison a planté de nombreuses tentatives. Rendu là également, en 2010, Adam tombe en pétant, dans le trou de repos, une bonne bosse pleine main, sans doute par trop de générosité dans la seule traction du bras gauche... sa main droite trouvant à ce moment-là son confort dans le sac à magnésie. C'est déjà velu avec les 4 membres et un peu d'abdo, alors sans les mains, E.T était redevenu humain et cela m'avait vraiment attristée. De ce souvenir, il m'est restée l'envie d'un repos bien dans l'axe, les deux pieds bien en charge, bras tendus et bien concentrée sur mes préhensions. Cinq minutes de repos à cet endroit et probablement autant dans la goulotte marron à 4m de là en 7a+ m'auront permis de retrouver mon souffle. Les quelques mètres sous le relais, typés Verdon en 6a/b dalleux (enfin, je crois), me rappellent les 50m de la longueur, le poids de la corde et le zigzag de la voie, malgré 3 dégaines non clipées. Après 2 mouvements et sous l'effet du tirage, je suis même redescendue sur mon dernier repos pour re-mobiliser mon attention. J'ai fait ces derniers mouvs au ralenti, le tirage étant exténuant et quelque peu stressant.

Au bilan, si la charge globale se différencie par peu de nuance, les crux des 3P sont plus diversifiés et plus difficiles à solutionner que pour Pull-over, pas dans leur technicité intrinsèque, mais dans leur modélisation. C'est bien moins simple de se convaincre de la pertinence et de l'agencement de chacun des contacts. La partie indépendante de Pull-over est certes un poil plus longue, mais ne présente pour moi, que 3 crux jusqu'à la jonction. Au delà, les crux sont communs, ce qui de fait, en rajoute une couche supplémentaire à la difficile et très physique résolution propre aux 3P. L'ambiguïté tient aussi à l'intensité des crux communs de fin de voie et donc à la perception des échecs qui peuvent s'accumuler. Une cotation 9a pour les 3P me parait évident. Un 8c+, même hard, pour Pull-over... ben faudra attendre que d'autres enchaînent les deux voies, car je pense que c'est un minimum.

Un symbole que je partage à tous ceux qui m'inspirent l'envie de grimper

Contente de l'avoir si bien enchaînée ! Je l'ai démarrée à 20ans et j'ai retouché le sol à ... 20ans, très exactement à 21ans moins le quart. Ce n'est qu'un symbole, mais cela me fait aussi plaisir. Ce détail me rappelle que l'opportunité d'une sélection par Damien en équipe de France m'a fait devenir championne d'Europe senior à 15ans, enfin à 16ans moins quelques jours.

J'avoue aussi que malgré l'expérience ou la connaissance qu'apportent les runs précédents, il reste toujours une pression liée à l'imprévu, comme un suintement, un cachou qui pète, j'en suis presque spécialiste, ou encore l'imprévu d'une surcharge issue d'une erreur technique, qui rejaillit nerveusement. Au final, j'adore ces moments d'intense exception, lorsque quelque chose me remet les pieds au sol, bien ancrée sur la planète. Cette fois-ci, ce sera la raisonnance d'un bruit... de foule. Disons que l'entrée des gorges du Verdon un 18 août, c'est un peu les champs-Élysée un 14 juillet : pédalos, canoës, bouées-canard, et matelas gonflables, 100 à 200 personnes en instantanée, 3 à 4000 / jours. Certains se douteront que cela me fait sourire. Sous le chahut collectif et quelques applaudissements, en quelques fractions de secondes, le film repasse et l'intensité d'une super expérience commence à prendre sa mesure. Je me dis aussi que c'est fou la quantité de circonstances et rencontres, toutes aussi improbables les unes que les autres, m'ayant donné goût pour de telles singularités en marge des Up-to-Date de l'escalade. Ces rencontres m'ont amenée à cette réussite. Ceux-là se reconnaitront.

J'ai aussi une pensée émue pour Josune dont les perfs remontent ainsi à 2002, 2004 et 2005. Chapeau la basque.

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